“Ki Pou Kwi ?” Un livre pour comprendre comment Maurice se nourrit … et se nourrira demain

juil. 03, 2026

Que mangeait-on à Maurice quand le poulet était réservé aux fêtes, que les brèdes se cueillaient au bord des chemins et que certaines familles ne voyaient jamais de poisson frais ? Ces questions sont au cœur de Ki Pou Kwi ? Histoires, mémoires et futurs de l’alimentation mauricienne, un ouvrage publié à la suite d’un travail de recherche réalisé pour Panagora, qui retrace l’histoire de l’alimentation mauricienne de l’époque précoloniale à nos jours.

 

Il a été lancé le jeudi 18 juin après plusieurs années de recherche et de collecte de témoignages.
Loin du livre de recettes ou du simple ouvrage historique, Ki Pou Kwi ? s’intéresse à la manière dont l’alimentation a façonné la société mauricienne et aux défis qui l’attendent. Une réflexion née pendant la pandémie de Covid-19, lorsque les inquiétudes autour des approvisionnements ont ravivé le débat sur l’autosuffisance alimentaire.

 

« Les questions d’autosuffisance ne sont pas des questions du passé, ce sont des questions d’avenir », a rappelé Yovan Jankee, Sustainability & Communication Manager chez Panagora. Ce dernier a co-écrit l’ouvrage avec Maya de Salle, anthropologue et Cultural Project manager chez Eclosia, ainsi que l’artiste Aliya Chojoo. Les illustrations sont signées Steffi Petit, Graphic Designer chez Panagora.

 


Pour répondre à cette interrogation, l’équipe a remonté le fil de plusieurs siècles d’histoire alimentaire. Maya de Salle a recueilli les souvenirs de Mauriciens de différentes générations, régions et communautés. À travers leurs récits apparaît une île diverse, où les habitudes alimentaires variaient selon les ressources disponibles, le lieu de vie ou encore la situation économique. « La cuisine est au croisement de nos identités et de nos héritages », a-t-elle expliqué.

 


Les témoignages révèlent aussi la rapidité des transformations vécues par la société mauricienne. Pour beaucoup de familles, la viande restait autrefois un produit rare. Certains ne mangeaient du poulet qu’une fois par mois. D’autres vivaient principalement de ce qu’ils cultivaient ou récoltaient eux-mêmes. « Il est important de préserver cette mémoire orale avant qu’elle ne disparaisse », a souligné Maya de Salle.
Pour prolonger cette mémoire, les auteurs ont également lancé une série de podcasts tirés des entretiens réalisés à travers l’île. Une manière de conserver les voix de celles et ceux qui racontent l’évolution des habitudes alimentaires mauriciennes.

 


Le livre montre également que l’assiette mauricienne ne peut se résumer à quelques plats emblématiques. Derrière le dholl puri, le briani ou les mines frits se cachent des adaptations, des métissages et des influences multiples qui ont donné naissance à une cuisine profondément mauricienne.

 


Pour Aliya Chojoo, qui s’est intéressée aux pratiques actuelles et aux futurs possibles de l’alimentation, le projet ouvre aussi une réflexion sur notre rapport à la terre. Elle est allée à la rencontre de personnes qui cultivent leurs propres aliments, développent des projets communautaires ou expérimentent des modes de production plus durables. « Il est possible de construire une relation plus respectueuse avec la nature et avec ce que l’on mange », a-t-elle confié.

 


Les échanges avec le public ont prolongé la réflexion. Interrogée sur la disparition de certaines espèces marines, Maya de Salle a rappelé que les témoignages qu’elle a recueillis évoquent aussi les bouleversements environnementaux qui ont marqué l’île. Elle a notamment cité le dugong, autrefois présent dans les lagons mauriciens et aujourd’hui disparu.

 


Une autre question a porté sur les différences sociales et culturelles dans l’alimentation. « On n’a pas tous accès aux mêmes ingrédients et aux mêmes plats », a souligné l’anthropologue, rappelant que les habitudes alimentaires ont longtemps reflété les inégalités économiques et les appartenances sociales.

 

 

Le débat s’est également intéressé à la place de la viande dans l’assiette mauricienne. Si celle-ci était autrefois un produit rare pour de nombreuses familles, Yovan Jankee a observé qu’elle s’est largement démocratisée. « On n’a jamais autant parlé de réduire notre consommation de viande, mais les importations continuent d’augmenter », a-t-il fait remarquer.

Quant à la suite, les auteurs n’excluent pas de poursuivre l’aventure. Tous trois estiment que le sujet reste largement inexploré, qu’il s’agisse des traditions culinaires régionales, des liens avec les autres îles de l’océan Indien ou encore des futurs possibles de l’alimentation mauricienne. Car si Ki Pou Kwi ? plonge dans le passé, son regard est résolument tourné vers demain. Comme l’a résumé Yovan Jankee : « Préparer l’avenir, ça commence par là. »