Séverine Martial, directrice-fondatrice de NaMMa Editions et autrice : « On n’est pas que malade »
Dans « Le rose à nos visages », publié dans le cadre d’Octobre Rose, Séverine Martial croise les témoignages de femmes touchées par le cancer du sein, de leurs proches et de ceux qui les accompagnent. Ce livre, né d’une perte et d’une expérience personnelle, permet de mieux comprendre la maladie et de transmettre de l’espoir.
Comment est née l’envie d’écrire ce livre ?
D’abord du décès de Caroline, mon amie d’enfance. Un an plus tard, dans une bien moindre mesure, je me suis retrouvée dans un parcours d’examens et d’attente après la découverte d’une tumeur.
J’ai alors constaté un manque d’informations concrètes à Maurice. Les chiffres ne racontent qu’une partie de la réalité. Il me manquait les histoires de ces femmes qui avaient traversé la maladie. Après le décès de Caroline, je me demandais comment on pouvait encore, en 2024, mourir d’un cancer du sein. Cette incompréhension a aussi été à l’origine du livre.
Pourquoi le titre « Le rose à nos visages » ?
Il évoque bien sûr Octobre Rose, mais symbolise surtout, pour moi, le retour à la vie. Quand on sourit, quand on ressent une émotion forte, on rosit.
Après le choc de l’annonce, ces femmes trouvent une force extraordinaire pour poursuivre les traitements, même lorsque l’envie d’arrêter est là. Et, à un moment, le rose revient au visage. La vie reprend, différemment parfois. C’est cet espoir que j’ai voulu transmettre.
Qu’est-ce qui vous a le plus marquée dans ces rencontres ?
Dix femmes, ce sont dix histoires différentes, avec un fil conducteur : le parcours émotionnel. D’abord la peur, notamment celle de ne pas voir grandir ses enfants, puis l’envie d’y croire et d’aller jusqu’au bout.
J’ai été éblouie par leur résilience, quels que soient leur milieu ou leurs moyens. Certaines sont très entourées, d’autres sont seules. Cela m’évoque une rose qui pousse dans le désert.
Au départ, je voulais rendre hommage à Caroline et à ces femmes. Puis je me suis laissée porter par leurs histoires. Une autre intention s’est dessinée : qu’une femme qui découvre demain qu’elle a un cancer du sein puisse trouver de l’espoir dans ce livre. Qu’il lui serve de lanterne. J’ai néanmoins conservé l’histoire de Caroline, parce que l’issue est parfois douloureuse.
Diagnostiquée pendant le premier confinement lié à la Covid-19, elle a rencontré des difficultés pour obtenir des avis médicaux. Dans mon cas, j’ai consulté dès que j’ai remarqué quelque chose. Si j’avais attendu, quelles auraient été les conséquences ? Je ne le sais pas.
Pourquoi donner aussi la parole aux proches et aux soignants ?
Les proches sont souvent ceux que l’on entend le moins. Pourtant, eux aussi sont bouleversés et inquiets, tout en apportant un soutien affectif et logistique essentiel. Ils méritaient cet espace.
Témoigner permet aussi de se libérer. Une femme m’a confié qu’elle n’avait jamais osé parler de sa maladie en dehors de son cercle proche. Elle en avait presque honte. Pouvoir l’exprimer l’a soulagée. Je voulais aussi faire un beau livre pour mettre cette parole en valeur.
Avec les soignants, je me suis intéressée à l’expérience humaine et à la relation avec la patiente, plutôt qu’au discours médical. J’ai croisé des regards variés : médecins, kinésithérapeutes, nutritionnistes, professeur de Zumba, sexologue, psychologue… Toutes ces personnes qui contribuent à faire revenir la vie.
Comment mieux accompagner une personne malade, notamment au travail ?
Les témoignages d’Arnaud Lagesse, Group CEO d’IBL, où Caroline était Head of Communications, d’Anishta, qui travaille chez Orange Business, et de Simon Cavoli, infirmier urgentiste, apportent des éclairages intéressants.
Simon avait organisé une aide concrète pour un ami atteint d’un autre cancer. Car vingt messages ne rendent pas forcément service. Recevoir six plats cuisinés le dimanche soir n’est pas nécessairement utile : mieux vaut répartir les repas sur la semaine. Ces petites choses peuvent compter davantage qu’une succession de « Comment ça va ? »
Au travail, chaque parcours est différent. Sans en faire une vérité absolue, les témoignages montrent que continuer à travailler peut permettre de rester active et de garder une forme de normalité. Cela demande de la compréhension et de la flexibilité, pour que la personne puisse contribuer lorsqu’elle le peut.
Dans une entreprise comme Eclosia, ou comme cela a été le cas chez IBL, lui montrer qu’elle a toujours sa place compte beaucoup. On n’est pas que malade. La maladie prend le dessus sur beaucoup de choses, mais on reste une femme, une mère, une femme active.
Au-delà d’Octobre Rose, qu’aimeriez-vous faire bouger à Maurice ?
J’aimerais que ce livre aide à mieux comprendre la maladie et ce que les personnes traversent. Mieux comprendre, c’est peut-être aussi mieux accompagner.
Je voudrais surtout que le message du dépistage précoce reste présent toute l’année. Les associations organisent de nombreuses actions : il ne faut pas avoir peur d’aller à leur rencontre ou de consulter lorsqu’on remarque quelque chose.
Deux femmes rencontrées pour le livre ont découvert leur cancer lors d’une opération de dépistage à Bagatelle Mall, alors qu’elles s’y promenaient. Si elles ne s’étaient pas arrêtées, que ce serait-il passé ? Cette attention ne doit pas s’arrêter à la fin d’Octobre Rose.