Fet Pak
À l’école, la fin du premier trimestre annonce « les vacances de Pâques ». Quand on était enfant, on ne comprenait pas vraiment ce que ça voulait dire. Pour nous, c’était simplement les vacances.
Dans les familles chrétiennes, toutefois, pendant toute la période menant à Pâques la maison devient plus calme. C’est le Carême. Il commence le Mercredi des Cendres. Ce jour-là, le prêtre trace une croix de cendre sur le front des fidèles à l’église pour rappeler la fragilité de la condition humaine : nous sommes poussière et nous redeviendrons poussière.
Le Carême dure quarante jours, correspondant aux quarante jours que Jésus a passés dans le désert, confronté à la tentation, au manque et à la solitude. Pendant cette période, les chrétiens entreprennent une démarche intérieure marquée par le jeûne, l’abstinence, la prière et le partage. À la maison, on consomme des repas plus simples, avec moins de viande et davantage de poisson et de légumes.
Chacun essaie de renoncer à quelques plaisirs : les bonbons, les gâteaux, l’alcool, les réseaux sociaux ou des habitudes. C’est une manière de ressentir le manque et faire de la place en soi. On cherche à faire davantage de bien. Peu à peu, ces petits efforts s’installent naturellement dans la routine.
Pendant le Carême, les églises sont plus remplies. Les sermons sont calmes et solennels. Pour les enfants, c’est long. On se met debout, s’assoie, se remet debout… On regarde les adultes, on attend. En grandissant, quelques souvenirs marquent : la lumière des bougies, l’odeur de l’encens, le silence, le sentiment de communion.
Des églises organisent des reconstitutions de l’histoire de Jésus ou de la crucifixion à travers des tableaux vivants. Ces moments sont toujours chargés d’émotion. Beaucoup ont du mal à retenir leurs larmes.
Peu à peu, on prend la mesure que ce temps est un chemin de sacrifice, de foi et de renaissance.
Durant cette période, certaines paroisses organisent les 40 heures pour exposer le Saint Sacrement qui est symbolisé par une hostie consacrée représentant la présence réelle de Jésus-Christ. À cette occasion, beaucoup de Mauriciens, toutes confessions confondues, font un pèlerinage pour visiter sept ou quatorze églises dans la même journée. « Mo mama ti pe amenn nou legliz dan diferan landrwa. Nou ti pran bis, apre marse, apre rant dan enn lot legliz, alim enn labouzi, fer enn lapriyer, apre kontinie », raconte Claire.
Pour beaucoup, les 40 heures sont un véritable cheminement personnel. Chaque église visitée, chaque bougie allumée, devient une étape intérieure, comme si l’on déposait, peu à peu, ce que l’on porte.
Autour des églises, des bénévoles installent des tables et partagent des faratas, des karis, du thé, parfois de l’eau de coco. Les pèlerins s’y arrêtent pour se restaurer et reprendre des forces avant de continuer.
Puis vient la dernière semaine du Carême, avant Pâques : la Semaine Sainte. Elle commence avec la messe du dimanche des Rameaux qui célèbre l’entrée de Jésus à Jérusalem, accueilli par la foule comme un roi.
Au cours de la messe du Jeudi Saint, on commémore le dernier repas de Jésus avec ses disciples, partageant le pain et le vin comme symboles de son corps et de son sang. Le prêtre reproduit le geste plein d’humilité de Jésus lavant les pieds de ses disciples, en lavant, à son tour, les pieds de paroissiens.
Le Vendredi Saint, on commémore la mort de Jésus. Les fidèles se rassemblent dans les églises pour le chemin de croix qui reprend le chemin de souffrance du Christ jusqu’à la croix à travers quatorze stations. « C’est un moment où chacun, à sa manière, porte quelque chose en lui », raconte Jean-Marie.
La nuit du Samedi Saint est le moment culminant de toute cette marche intérieure qu’est le Carême. C’est la Veillée Pascale. L’église plongée dans le noir. Seul un feu est allumé à l’extérieur. Les fidèles apportent un petit cierge et l’allument à cette flamme unique, puis entrent en procession dans l’église. Petit à petit, la lumière remplit l’espace et l’église s’illumine. Ce moment porte un message : le passage de l’ombre à la lumière, de l’attente à l’espoir, de la vie qui renaît.
Cette nuit est aussi, pour beaucoup de croyants, un moment de renouveau. La lumière que l’on voit se répandre dans l’église devient aussi une lumière intérieure.
Le lendemain, c’est le dimanche de Pâques. Une excitation particulière règne dans la maison dès le matin. Chez certains, la nuit a été courte. La famille qui habite loin est arrivée la veille. Les cousins ont dormi sur des matelas posés un peu partout dans les chambres et le salon. Au réveil, la maison est pleine de vie.
Les enfants sont impatients. Encore en pyjama, ils courent à la recherche des œufs de Pâques que les parents ont cachés. On fouille sous la table, derrière les portes, au pied des arbres dans la cour. Pour de nombreux adultes, leurs plus beaux souvenirs de Pâques sont liés à la première chasse aux œufs et à la découverte de leur premier panier rempli de chocolats, de friandises, de petits cadeaux, ou même de l’argent à l’intérieur d’un œuf.
Les jours précédant Pâques, les rayons des supermarchés se remplissent d’œufs, de lapins et de poules en chocolat. C’est à ce moment-là que les parents préparent les paniers avec soin pour les enfants. Sur la table de la cuisine, on retrouve du papier, des cartons, des rubans. Tout est fait avec discrétion, pour préserver la magie jusqu’au matin de Pâques. Et en grandissant, les rôles s’inversent. Les enfants d’hier devenus parents, recréent ces moments pour leurs enfants.
Après l’excitation du matin, les familles se préparent pour la messe. On sort les beaux vêtements pour l’occasion. Après la cérémonie, on reste un moment sur le parvis de l’église pour échanger des vœux. Quand on rentre à la maison, la vraie fête commence avec les cousins, tantes et oncles. Les parfums des différents plats se répandent. Ce repas de Pâques marque la fin du Carême. Après des semaines de retenue, on retrouve le partage, la convivialité.
Chaque foyer a ses traditions, mais Pâques reste un moment pour se rapprocher de Dieu. Avec les années, ces repas prennent plus de saveur. On se remémore les moments passés en famille et entre amis, ceux qui ne sont plus là, et on remercie Dieu pour les grâces reçues.
La fête se prolonge le lundi de Pâques avec le pique-nique familial. Très tôt le matin, on prépare le repas, les gajacks et les boissons, et embarquent les chaises pliantes dans un véhicule loué pour l’occasion, direction la plage. La journée se déroule entre baignades, repas partagés, parties de foot et bonne humeur. « Mo ena boukou souvenir Pak ki revini kan mo get bann vie foto mo paran, mo bann frer ek ser », nous dit Maurélie.
Aujourd’hui, ces grands pique-niques sont rares. Les familles sont plus dispersées, les emplois du temps plus chargés. C’est peut-être justement pour cela que ces moments comptent encore plus, pour que les enfants puissent en garder de beaux souvenirs.