Fet Eid
Depuis quelques semaines, Nadil ne rejoint plus ses collègues à l’heure du déjeuner. Il ne mange ni ne boit rien pendant toute la journée. Nadil fait partie des quelque 1,4 milliard de musulmans à travers le monde qui observent le Ramadan.
Ces 29 ou 30 jours de jeûne correspondent au neuvième mois sacré du calendrier lunaire. Il débute lorsque le croissant de lune est aperçu. Autrefois, certains partaient en mer pour tenter de le voir. Toutefois, toute observation doit être confirmée par deux témoins, comme le recommande la Jummah Mosque, avant l’annonce officielle du début du Ramadan.
Durant le Ramadan, les fidèles pratiquent le roza, l’abstinence de nourriture et de boisson du lever au coucher du soleil. Les femmes enceintes et les personnes malades sont dispensées de jeûner, mais peuvent rattraper ces jours plus tard dans l’année.
Pour respecter le jeûne, les familles musulmanes se réveillent avant l’aube pour le sehri, le repas du matin. Il n’est pas toujours facile de manger si tôt, mais ce repas nourrissant est essentiel pour tenir toute une journée de jeûne. La maman prépare rôtis, currys et gruau, pendant que le papa va acheter du pain. Une atmosphère particulière règne dans la maison à cette heure silencieuse du petit matin. Chacun aide à sa manière pour que tout soit prêt à temps. Mais il y a toujours quelqu’un qui rejoint la table à la dernière minute, encore à moitié endormi.
Après ce repas, les familles accomplissent le Fajr, la prière obligatoire avant le lever du soleil. Certains retournent ensuite se coucher pour récupérer de leur courte nuit, tandis que d’autres lisent quelques versets du Coran.
Le jeûne du Ramadan n’est pas considéré comme une pénitence, mais comme une purification physique et spirituelle. Il apprend la retenue et la maîtrise de soi. Avoir l’estomac vide rappelle la réalité de ceux qui manquent de nourriture et encourage la compassion envers les plus démunis. Les bonnes actions accomplies durant ce mois reçoivent davantage de bénédictions. Il est ainsi conseillé d’éviter les tentations et les pensées impures. Beaucoup réduisent aussi la télévision ou la musique afin de consacrer plus de temps à la prière.
Durant le Ramadan, la routine quotidienne change dans les communautés musulmanes, mais aussi dans tout le pays. À Plaine-Verte, de nombreux marchands s’installent près des mosquées en fin d’après-midi pour vendre des gâteaux. « Tou kominote fer lake ansam pou aste lamous nwar, naan, gato moutay, ek alouda », nous dit Zeidi.
À la maison, environ une heure avant l’iftar, la rupture du jeûne, chacun aide à préparer les petits plats et à dresser la table. On varie les saveurs et les couleurs des boissons, comme l’alouda et la mousse, pour apporter de la gaieté à la table.
Au coucher du soleil, une sirène retentit pour annoncer la fin du jeûne. Ce moment est souvent chargé d’émotion pour les pratiquants. Ils récitent une supplication puis rompent le jeûne avec une datte, appelée tam à Maurice, et de l’eau. Ensuite, ils peuvent goûter aux différents gâteaux, frites, naans, alouda ou mousse. « Kan mo ti liniversite, mo ti ape amenn enn dat ek enn boutey delo ar mwa pou kas karem, parski ti pe fini tar », se souvient Zainal.
Le Ramadan est aussi un mois de partage. Ceux qui jeûnent invitent souvent leurs voisins, collègues ou amis, y compris ceux d’autres confessions, à se joindre à eux pour l’iftar. Après le repas, les fidèles participent à de longues sessions de prière le soir.
Pendant la dernière semaine du Ramadan, des soirées de dévotion sont également organisées dans les mosquées. Les jours précédant la fête de l’Eid, la rue Pagoda, à Plaine-Verte, devient particulièrement animée. Les clients se faufilent dans la foule à la recherche de bonnes affaires. On achète des rideaux, des parfums, des cadeaux pour les enfants ou encore des épices pour la cuisine.
Les femmes choisissent leurs tenues parmi différents styles traditionnels comme le churidar, le salwar kameez, l’Anarkali ou l’abayah, tandis que les hommes optent pour le thobe ou le kurta. Les plus âgées choisissent des couleurs sobres et les jeunes préfèrent les couleurs vives. Chaussures, champals, sacs à main, bracelets et boucles d’oreilles viennent ensuite compléter la tenue.
Les femmes se font aussi appliquer du mehendi, une pâte de henné utilisée pour dessiner des motifs comme des fleurs ou des papillons sur les mains. En plus d’être décoratif, ce rituel est associé à la chance et à la prospérité.
Le Ramadan prend fin lorsque la nouvelle lune est aperçue dans la nuit du vingt-neuvième jour du mois. Si elle n’est pas visible, le jeûne se prolonge d’un jour. L’annonce officielle de la visibilité de la lune est attendue avec impatience par tous les Mauriciens à cause du jour de congé qui va suivre.
Les préparatifs pour la célébration de l’Eid s’organisent dès que la visibilité de la lune est confirmée. Dans la cuisine, les mères, les grand-mères et les belles-mères préparent les épices et font frire les oignons pour le briyani, répandant une délicieuse odeur dans toute la maison. Les enfants et les hommes participent également aux préparatifs. Le constant va-et-vient apporte une atmosphère de joie et de célébration dans les maisons.
L’Eid est célébré le premier jour du mois de Shawwal, qui suit le Ramadan. Le matin, les pratiquants se rendent à la mosquée pour une grande prière collective. Avant de partir, ils prennent un bain rituel. Il est recommandé de porter un vêtement neuf. Selon la coutume, on mange quelque chose avant de sortir pour marquer la fin du jeûne.
En chemin vers la mosquée, ils s’échangent des vœux. On pardonne les offenses et on se fait des accolades. Certains visages affichent des sourires, parfois aussi des larmes. C’est une journée de fraternité, de pardon et de réconciliation. Le mot d’ordre est : « pa gard nanrien dan leker ».
Les croyants s’acquittent aussi de la zakat ul fitr, une aumône destinée aux plus démunis. Après la prière Namaz Eid, certains vont au cimetière, puis rentrent chez eux en empruntant un chemin différent de celui qu’ils ont pris à l’aller.
La journée commence souvent par la dégustation de sewai, des vermicelles sucrés, accompagnés de petits gâteaux et de lait badam. Les enfants reçoivent des cadeaux ou de l’argent appelés « Eidi ». Les fidèles partagent gâteaux et douceurs avec leurs voisins, quelles que soient leurs religions.
À midi, toute la famille se retrouve autour du traditionnel briyani, préparé dans un grand deg. Même les foyers modestes font en sorte de préparer ce plat festif dont l’origine remonte aux cuisines royales de l’Empire moghol. « Letan mo ti tipti, nou tou ti pe al kot granper ek granmer. Se zot ki ti pe rasanble lafami », raconte Nadil. Il se souvient jouant avec ses cousins pendant que les adultes racontaient comment le jeûne s’était passé.
Le soir, il y a parfois un second briyani chez les autres grands-parents et la journée se termine en famille devant un film à la télévision. Tout se passe dans la joie et la bonne humeur.