Partaz sa ki bon

Fet Lindepandans

Texte de Nanda Pavaday
Fet Lindepandans

Les enfants mauriciens avaient une lueur particulière dans les yeux pour la fête de l’Indépendance. C’était le seul jour où ils étaient impatients de se rendre à l’école.

 

La préparation pour la fête commençait quelques jours à l’avance. Les élèves nettoyaient la classe et apportaient des fleurs qu’ils plaçaient dans un vase posé sur la table du professeur, spécialement recouverte d’une belle nappe. « Nou ti pe pas labouzi lor desk pou fer li briye », nous raconte Patrick.

 

Durant la semaine, le professeur apprenait aux enfants à chanter l’hymne national en écrivant les paroles au tableau.

 

En ce temps-là, on n’achetait pas les pavillons dans les magasins ; les élèves les fabriquaient eux-mêmes. Nazeemah raconte que, quelques jours avant la fête, son papa l’emmenait à la boutique du coin acheter quatre feuilles de papier mousseline de couleur rouge, bleue, jaune et verte. À la maison, on les découpait en bandes afin d’obtenir les quatre couleurs de notre drapeau. Certaines personnes utilisaient des graines de pie lakol qu’elles avaient chez elles pour les coller. La maman de Nazeemah faisait cuire de la farine pour obtenir une pâte collante. Son papa enroulait ensuite l’un des bouts du pavillon autour d’un bâton de bambou provenant de la haie dans la cour.

 

Les restes des papiers mousseline servaient à faire des guirlandes ou des confettis pour décorer la classe. Les filles confectionnaient aussi des rubans pour leurs cheveux et des bracelets qu’elles portaient fièrement le jour de la fête.

 

Parfois, la préparation du drapeau se faisait directement en classe. Les enfants prenaient une page de leur cahier de dessin, la divisait en quatre et les coloraient avec des crayons de couleur, des feutres Pentel ou de la peinture de leur boîte Guitar Water Colour. Le jour de la fête, certains avaient un grand drapeau, d’autres de plus petits. Chaque drapeau était unique, à l’image des enfants de notre île multicolore.

 

À mesure que le jour approchait, nous suivions à la télévision les préparatifs du grand spectacle du 12 mars au Champ de Mars. Nous découvrions avec fascination les répétitions des numéros, notamment les majorettes du collège Queen Elizabeth qui pratiquaient leurs mouvements avec grâce, ainsi que l’orchestre de la police qui se préparaient pour leur parade.

 

Le jour de la fête arrivait finalement. Patrick se rappelle que « okenn zanfan pa ti pe amenn sak lekol sa zour-la. Nou ti amenn zis nou paviyon ek enn goble pou gagn Pepsi pou bwar. » Il faisait attention à ne pas se salir en jouant le matin, en attendant l’heure de la rentrée des classes.

 

Puis la cloche sonnait, invitant tous les enfants à l’assemblée du matin. Le maître d’école s’avançait devant l’assistance et s’adressait aux élèves. Il faisait la présentation du Guest of Honour de la cérémonie. Ce dernier lisait un discours que les plus petits comprenaient à peine, car c’était en anglais. On attendait impatiemment la fin et on s’empressait d’applaudir en suivant l’exemple des plus grands.

 

Il y avait parfois un spectacle avec des danses exécutées par des élèves vêtus de couleurs vives, ou une remise de prix pour les compétitions organisées dans le cadre de l’Indépendance. Les gagnants montaient sur l’estrade pour recevoir leur prix des mains du Guest of Honour.

 

Venait ensuite la cérémonie de la levée du drapeau. Un élève le hissait lentement jusqu’au sommet du mât. Tous retenaient leur souffle en le suivant des yeux jusqu’à ce qu’il flotte dans le vent. Pour ponctuer ce moment solennel, tous chantaient l’hymne national d’une seule voix : « Glo… ooo… ry to theeee… Motherland, o motherland of mine… Sweet is thy beauty… »

 

Puis on nous invitait à lever nos drapeaux en criant : « Three cheers for the Guest of Honour… Hip hip hip… hourray ! »

 

La cérémonie se terminait dans la joie. Les enfants retournaient en classe tout excités car c’était l’heure des rafraîchissements. Autrefois, on servait de la limonade, qui fut par la suite remplacée par du Pepsi, du Mirinda ou du Eski. Le professeur passait ensuite avec une boîte en carton remplie de gâteaux. Les enfants hésitaient entre le massepain, le napolitain, le puits d’amour, la tarte banane, le madrier ou le feuilleté. Un silence s’installait pendant que chacun savourait son gâteau et sa boisson. Rubina se remémore que parfois, il restait des gâteaux et les enfants avaient droit à un deuxième service. « Mo ti pe gard enn ti bout gato pou amenn lakaz pou mo frer. »

 

En ce jour spécial, toutes les classes terminaient tôt et les enfants rentraient chez eux, satisfaits de leur journée, certains avec des traces de gâteau ou de boisson sur leur chemise. Pour beaucoup d’entre nous, la fête de l’Indépendance reste un souvenir d’enfance chargé d’émotion.

 

De nombreuses entreprises accordent une grande importance à cette célébration. Un comité d’organisation est mis sur pied pour préparer la fête. Il y a une excitation particulière dès le matin lorsque les employés arrivent au bureau, certains habillés aux couleurs du drapeau. À 10 h 30, tous se retrouvent dans la cour pour écouter le discours du directeur, puis on chante ensemble l’hymne national pendant qu’on fait flotter le drapeau mauricien. La fête se termine par un déjeuner typiquement mauricien, apprécié en équipe.

 

Ce jour est l’occasion de mettre en avant ce lien qui nous relie les uns aux autres. Pour Lovveena, le sentiment qui ressort de ces fêtes, c’est : « Azordi nou tou Morisien. » Elle regrette que le gato limonad ne soit plus au rendez-vous, certes, mais comme dessert, il y a souvent des sorbets Vona Corona.

 

Même loin du pays, ce sentiment demeure. Mégane garde en mémoire le repas qu’elle préparait, avec des roti et 7 currys, et qu’elle partageait avec ses collègues au bureau lorsqu’elle était en France. « Je n’ai jamais autant fêté le 12 mars que quand j’étais hors du pays… », dit-elle.

 

Se tenir debout devant le drapeau mauricien qui flotte ne laisse jamais indifférent. « Ou santi sa lemosion-la, li tous ou dan ou leker », nous dit Raj, qui a longuement travaillé au sein de la Special Mobile Force. Il garde un souvenir particulier des parades pour la fête de l’Indépendance, et surtout du 31 Gun Salute, avec notre quadricolore. De son propre aveu : « Kan sa lim nasional-la zwe, sa paviyon-la pe monte, ou santi enn frison dan ou. Ou santi : sa mo pei. »

 

Rambha, qui a connu la période précédant l’Indépendance, se souvient encore de la joie et de l’effervescence qui régnaient dans les jours menant à la toute première levée du drapeau au Champ de Mars. Une foule immense s’était déplacée pour l’occasion. Avant l’Indépendance, c’était l’Empire Day qui était célébré à travers le pays avec des pavillons britanniques qui flottaient et les enfants chantaient God Save the Queen dans les écoles. Le 12 mars 1968 a ainsi marqué un basculement historique : celui d’un peuple qui cessait d’être spectateur de son destin pour en devenir pleinement l’acteur.

 

C’est peut-être aussi dans ce sens qu’il faut voir la fête de l’Indépendance : un chemin parcouru, une réflexion sur là où l’on veut aller et une prise de conscience de notre responsabilité individuelle pour continuer à construire, ensemble, notre pays.

Fet Lindepandans