Partaz sa ki bon

Fet Sinwa

Texte de Nanda Pavaday
Fet Sinwa

Plus tard, lorsqu’on passait en chemin, on voyait que la boutique du coin, ouverte tous les jours, était exceptionnellement fermée. Sous sa varangue, le sol était recouvert de restes de pétards rouges.

La Fête du Printemps, connue comme le Nouvel An chinois, est la célébration la plus importante de la petite communauté chinoise de l’île. Elle est imprégnée de traditions ancestrales transmises depuis des générations. Les préparatifs commençaient des semaines à l’avance avec un grand nettoyage destiné à chasser les mauvaises énergies. Les membres de la famille apportaient leur contribution à cette corvée en balayant méticuleusement chaque coin et recoin de la maison. Chez Sarah, ce sont les enfants qui lavaient le sol en béton rouge en transportant des seaux d’eau, puis appliquaient de la cire rouge Evershine avant de frotter avec une brosse coco. « Mo rapel mo frer ek mwa ki pe tini lor enn lipie pou brose. Fatigan sa.

Les adultes décoraient ensuite la maison de lanternes rouges et de papiers découpés portant des caractères chinois signifiant « bonheur » et « prospérité ». Le Nouvel An était aussi un moment pour faire le bilan de l’année écoulée et essayer de réparer ses erreurs en faisant des dons. On profitait pour faire le tri de ses vêtements, jetant ce qui était usé et offrant le superflu pour faire de la place aux beaux jours.

Durant cette période, il y avait une grande effervescence à Chinatown, berceau de la culture chinoise à Port-Louis, qui regorge de magasins dont beaucoup ont plus de cent ans. Les étals débordaient de fruits et de légumes colorés ainsi que de poisson frais. On y trouvait également toute une gamme de délicieuses pâtisseries en arpentant les ruelles.

Certaines familles se réunissaient le week-end avant le « banane sinwa » chez les grands-parents ou chez des tantes pour la confection des gato kravat, gato krab et sipek. Les tâches étaient réparties entre membres de la famille : une personne pétrissait, une autre découpait, une troisième formait les cravates et les crabes. Les enfants restaient là à observer et recevaient parfois un peu de pâte pour s’occuper en jouant avec.

Un grand classique des pâtisseries chinoises, très apprécié des Mauriciens, est le gâteau de cire fait à base de farine de riz, de sucre, de zestes d’orange et parfois de miel. Toutefois, la cuisson à la vapeur nécessite beaucoup de temps, et les familles préfèrent, de nos jours, s’en procurer auprès des supermarchés.

La friture commençait toujours par les sipeks achetés en boîte dans les boutiques du quartier chinois de Port-Louis, que l’on mettait un ou deux jours au soleil pour enlever l’humidité et les rendre plus croustillants. On les plaçait ensuite dans un grand wok d’huile chaude où ils s’ouvraient immédiatement en grésillant. « Mo ankor rapel sa loder  sipek-la kan mo mama pe frir. » La maman de Mei Ling l’empêchait de les manger trop vite : « Tro so la, zot la gorz pou fermal ! » Plus tard, après avoir mangé trois ou quatre sipeks, les enfants avaient la nausée à cause de la quantité d’huile ingurgitée.

Les sipeks, gato kravat, gato krab et boules de sésame étaient conservés dans des boîtes de lait en poudre ou de biscuits en fer blanc, tapissées de papier journal pour les garder frais. Les jours d’après, pour savoir s’il restait des sipeks, les enfants secouaient la boîte doucement et tendaient l’oreille.

Dans certaines familles, on se rassemblait aussi pour préparer des plats traditionnels. Autrefois, une activité incontournable était la confection des dumplings. Réunis autour de la table, chaque membre de la famille participait à façonner avec soin ces petites bouchées remplies de viande, de légumes et d’épices.

Finalement, le jour du Nouvel An chinois arrivait. Les enfants se levaient tôt, les yeux pétillants d’excitation. La tradition voulait que l’on fasse éclater des pétards devant la maison pour chasser les mauvaises ondes et le monstre Nian. Ensuite, on se rendait dans les pagodes de l’île pour des sessions de prière. On visitait cinq pagodes, le chiffre cinq étant le juste milieu. Des bâtons d’encens étaient allumés pour honorer les ancêtres, tandis que les lanternes illuminaient les autels richement décorés et que les prières résonnaient dans l’air.

Les festivités se poursuivaient dans les rues avec des défilés colorés, des dragons et des lions dansant au rythme des tambours et des cymbales, apportant chance et prospérité aux commerçants et aux passants. Une fois rentrés chez eux, personne ne devait nettoyer ou balayer pour ne pas chasser le bonheur de la maison. Autrefois, on revêtait une tenue traditionnelle rouge et dorée, richement brodée. Aujourd’hui, chacun fait au moins l’effort de porter un vêtement neuf, de préférence rouge. On se souhaite alors mutuellement : « Kung hei fat choi ».

Le moment préféré des enfants restait la distribution des hongbao, ces enveloppes rouges contenant de petites sommes d’argent. Les garçons s’assuraient de porter des vêtements avec des poches pour les garder, tandis que les petites filles portaient des sacs sur le bras. Ils attendaient que les adultes les appellent, et si quelqu’un oubliait, ils s’asseyaient subtilement à ses côtés pour le lui rappeler. Le lendemain, les enfants triaient leurs billets de 5, 10, 25 ou 50 roupies. Les plus âgés avaient une boîte en forme de poisson doré dans laquelle ils glissaient leurs billets soigneusement pliés. Patrick raconte qu’une année, son papa avait vidé la boîte pour déposer la somme récoltée sur plusieurs années sur un compte bancaire à son nom.

Le Nouvel An chinois étant un jour férié, la famille profitait de l’occasion pour rendre visite aux oncles, tantes et cousins proches, et surtout aux grands-parents qu’ils ne voyaient qu’une fois par an. C’était souvent le seul moment où toute la famille pouvait se retrouver, car beaucoup travaillaient tard, sept jours sur sept, dans des magasins ou des supermarchés. Certains se retrouvaient ensuite à la plage, dans des bungalows ou à l’hôtel autour de repas copieux comprenant poisson entier pour l’abondance, nouilles pour la longévité, gâteaux de riz pour la douceur de l’année à venir. Il régnait une atmosphère de joie, remplie de rires et de conversations animées. Au coucher du soleil, les familles sortaient ensemble pour admirer la pleine lune et apprécier les lanternes colorées avant de terminer la fête par des feux d’artifice, symboles d’espoir et de renouveau.

Pour les enfants, la Fête du Printemps était un moment précieux, chargé d’émotions et de souvenirs. Bien plus qu’une simple fête, le Nouvel An chinois est un moment où l’on célèbre ses racines, la chaleur de la famille et la promesse d’une nouvelle année pleine de possibilités.

Fet Sinwa